C’étaient ses copines : elles volaient silencieuses, le monde autour défilait accéléré, frénétique."La vitesse".
Giacomo Balla, ce peintre futuriste italien avait failli la scotcher sur les toiles. C’étaient ses doubles, d’un geste élégant elle fit glisser son foulard et leur offrit son crâne chauve. La vie
la remplissait enfin, elle respira leur danse suave. La chimio n’aurait pas sa peau de fausse rousse, le cancer elle l’avait pécho total: c'était leur message. Magiques ces sculptures la
balancèrent de plein fouet dans la vie. Elle leur sourit divine et sexy. Une petite chatte brune photographe les fixa dans son objectif.
Avelina Giner (texte) et Michel Delaperrière (photos)
Trois femmes parallèles : l'une immobile de dos va traverser un passage,
deux d'entre-elles se déplacent vers la troisième : destins et vitesses différentes.
Cette capacité parfaite à se tenir droite était remarquable chez elle. Elle s'enracinait au sol, puissante, elle poussait le ciel dans une respiration de son corps entier. A l'extérieur de son
monde, à son insu il l'observait avant son rendez vous, vers lequel il la suivait. Elle faisait concurrence aux piquets et bien sûr il n y avait pas photo c'était elle la" winneuse". Il l'aimait,
elle avait une élégance interne comme un organe original qui donnait grâce au monde. Dans sa poche une boite précieuse: écrin d'un coeur en pâte Fymo offert par sa propre fille et sur ses lèvres
à lui : le cadeau de sa vie simplement.
Elle l’avait repéré : un grand type aux yeux clairs qui la fixait de son appareil photo télescopique, il la shootait au fil des semaines. Elle devenait très "taupe modèle" tout d’un coup, malgré
son look étudié de mémère poussive. Elle quittait son XVI ème tous les jeudis pour bercer les passants de ses valses guinguettes. Sa bourgeoise de mère devait être championne du "roulé boulé" à
force de retournements dans son cercueil super luxe. Grande concertiste, elle avait assouvi ses instincts de mère abusive la collant, enfant, interminablement à ce piano détestable." Chauffe
Marcel" lançait-t-elle : dédicace personnelle à sa génitrice, femme du monde talentueuse et "maman cancre" notoire. Plus tard elle retrouvait ses potes de Belleville, au Grec du coin et payait sa
tournée. Le photoreporter la suivait. Elle y retrouvait Albert le parigot pure souche qui avait mal aux nougats, Ali qui bassinait la salle avec Oum Kaltoum pour les intimes et la grosse Lulu
rangée de ses clients qui dictait ses mémoire à Jade l' écrivain publique transsexuel. Costa, le patron servait une cuisine improbable : son chef sri lankais ne jurait que par " El Bulli"* et la
cuisine moléculaire. Cathy, la patronne nivernaise drivait joyeusement ce petit club dépareillé. Ce jour là il déposa un cliché devant elle, avec cette légende : "qui a déteint sur l’autre : les
cheveux ou l’instrument ?" "Cadeau pour vous, Madame" dit-il. Ils devinrent amis. Fréhel et Azzola n’eurent plus de secret pour lui. Il' invita au Jeu de Paume : Avedon, Steichen ouvrirent son
regard.
*El Bulli : restaurant situé à Rosas (Espagne)
Oum Kaltoum : grande chanteuse égyptienne qualifiée de Callas orientale
Fréhel : chanteuse réaliste du début du XXième
Azzola : accordéoniste français né à Ménilmontant
Avedon : photographe 1923/ 2004
Steichen : photographe 1879/1973
Femme du monde : ses Louboutin gisaient au pied du lit,
son collier de perle se fixait sur sa peau luisante, son tailleur
Chanel brutalisé dormait fourbu sur la moquette douteuse.
Un vertige douloureux réchauffa son corps épuisé.
Femme de son monde : c'était du passé : fuir le factice de son
luxe de bon goût, elle rompait le bail, abandonnait son
univers coûteux de surenchères ennuyeuses.
Femme d'un nouveau monde : par la fenêtre ouverte les rumeurs de Barbès
la caressaient, des parfums musqués soutenaient ce choix brutal.
Dans ce décors sordide elle était en harmonie : pas de faute de goût.
Femme du monde : elle respira pour la première fois. Des bras sombres
l’attirèrent dans ce rectangle désordonné par leurs jeux sensuels.
Lui aussi, s’il ne l’aimait ainsi, deviendrait l’étranger.
Car elle était devenue La Femme du Monde, sans papiers, sans mensonges.
Nul au monde ne l’effacerait.
Elle l’avait reconnue, adoptée un aller sans retour.
Un tatouage déjà cryptait cette alliance :
Signature indélébile au creux de ses reins.
Derniers Commentaires